Gabrielle Jean-Baptiste Adolphe – Artiste peintre « Je parle avec ma main et les autres entendent avec leurs yeux »

Gabrielle Jean-Baptiste Adolphe à l’âge de 22 ans est une artiste-peintre guadeloupéenne ayant déjà deux expositions à son actif. Lumière, chaleur et paix se dégagent de ses œuvres. Elle utilise également son art pour représenter les femmes noires tels les reines qu’elles sont. Découvrez donc son univers haut en couleur !

Gabrielle Jean-Baptiste Adolphe tenant l'une de ses œuvres
Crédit : Gabrielle Jean-Baptiste Adolphe

Bonjour Gabrielle peux-tu te présenter ?

Je m’appelle Gabrielle Jean-Baptiste Adolphe, d’où le nom Gabriellejba, j’ai 22 ans et je suis Guadeloupéenne plus précisément lamentinoise.

Tu as grandi dans un milieu où l’art était omniprésent, de part ta famille et tes études. Cependant, ce n’est qu’il y a deux, trois ans que tu as commencé la peinture. Comment s’est passée ta transition du dessin et de l’aquarelle vers la peinture ? 

Je pense qu’à cette période-là, j’ai eu comme un déclic, j’étais en vacances avec mes frères, je me suis réveillée et je me suis dit qu’il fallait que je fasse quelque chose de concret avec ce que je produisais. J’ai pris mon carnet et j’ai commencé à gratter.
Je considère que le dessin et l’aquarelle sont tout aussi intéressants, mais que ce sont des pratiques moins nobles. Par exemple l’aquarelle, c’est moins abouti, c’est souvent de l’esquisse. 

Pourquoi te sens-tu plus épanouie dans cette pratique ? 

Je pense que je m’exprime mieux avec la peinture et ça du début jusqu’à la fin du processus. Je pense qu’il y a beaucoup plus de maîtrise dans la peinture.
Dans le dessin, on a plus de facilités, on peut se rater, on peut déchirer la feuille alors qu’avec la toile, il faut un processus de réflexion constant. Des fois on commence une toile, on l’abandonne et on recommence des mois après. Alors que le dessin, c’est plus instantané plus rapide, plus spontané. J’apprécie que la peinture soit une œuvre sur la durée. La matière m’attire aussi, le fait d’étaler cette pâte, sur un support rigide. On peut la manipuler comme un objet. Il y a plus d’attention. La toile est plus noble et de ce fait, cet art a plus de valeur sentimentale et sémantique.

Portraits présentés lors de l’exposition « Aura 2020 »
Crédit : Gabrielle Jean-Baptiste Adolphe

Tu as expliqué lors d’une précédente interview que tu utilisais “l’Art pour équilibrer les sens” en quoi l’art est un exutoire pour toi ?

Je pense que tout est dans le processus: le fait de se préparer, d’avoir accumulé un certain nombre d’idées graphiquement parlant et de prendre le temps, dans le silence de créer. C’est un moment apaisant, on est face à soi-même et ses propres idées. On se concentre que sur ce qui nous anime, ce qu’on aime. Je pense que c’est vraiment quelque chose qui ramène de la paix. L’expression de mes sentiments dans mon art vient en continuité de l’expression de mes sentiments dans la vraie vie. L’art est un médium d’expression comme un autre. Je parle avec ma main et les autres entendent avec leurs yeux. C’est juste un moyen plus agréable de s’exprimer.

Peux-tu partager avec nous l’ambiance dans laquelle tu te plonges lorsque tu réalises une toile ? 

Tout d’abord, il me faut énormément de lumière. Cela me permet d’être plus en phase avec mes sentiments, avec ce que je vois et ce que je veux.
Le silence est important également pour la concentration car dans le silence on s’entend soi-même. Des fois, ça m’arrive de mettre de la musique car c’est entraînant et ça m’amène de la joie. Cependant, j’ai surtout besoin d’être seule. 

« Souvent, j’associe l’idée d’une personne à une couleur »

Lorsque l’on te questionne sur ton processus créatif, tu expliques que tu pars de la réalité qui t’entoure pour passer de la figuration à l’abstraction. Pourquoi cet attrait pour l’abstrait ?

C’est un sentiment que j’ai exprimé lors de ma première exposition. Aujourd’hui, je vais un peu plus vers le figuratif car c’est ce dont j’ai envie. Le figuratif est plus compréhensible même si l’abstrait laisse encore plus de possibilités dans l’oeil du spectateur. Lorsqu’il n’y a pas de représentation exacte, on peut tout imaginer.

Tes oeuvres sont là pour provoquer des sensations visuelles. Comment arrives-tu à ce résultat ?

Dans un premier temps, je ne cherche pas forcément à provoquer une sensation en particulier. Mais je pense que j’aime mettre en lumière une certaine atmosphère qui souvent se produit avec la couleur. La couleur pour moi est très importante, notamment à l’occasion de ma dernière exposition, j’ai voulu mettre en avant mon côté synesthète. Souvent, j’associe l’idée d’une personne à une couleur et je trouve cela intéressant de mettre ces différences en avant.

Selon toi, quelle couleur te représente le mieux ? 

Je pense le bleu turquoise de la mer. Je trouve que c’est une couleur qui a beaucoup de lumière et qui me ramène à des souvenirs de mon île et forcément des sentiments de joie, d’apaisement et d’amour.

Quelle atmosphère aimes-tu le plus communiquer à travers ton art ?

Je pense les atmosphères chaudes, lumineuses et colorées car c’est ce qui a bercé mon enfance en Guadeloupe. Les premières toiles que j’ai eu l’occasion d’observer dans l’art caribéen ont souvent été très colorées et je pense que j’aimerais garder cette essence. 

Tu te rappelles justement de cette première expo d’art caribéen ? 

J’étais très jeune donc je ne me rappelle pas du nom. Il s’agissait d’une exposition collective au Fort Fleur d’Epée. J’ai tout particulièrement apprécié cette exposition car tous les artistes s’étaient ancrés dans l’histoire et l’héritage esclavagiste de ce fort. La mise en place des toiles et la scénographie m’ont beaucoup inspirée et touchée.

Tu as fais ta première exposition “Hymne au vivant” en Guadeloupe et le week-end dernier tu as fais ta première exposition parisienne “Aura 2020” 
Comment as-tu appréhendé cette nouvelle exposition 9 mois après la première ?

Ça s’est fait très vite, la chanteuse Thalia avec qui j’ai pu faire ce musique jam m’a proposé cet événement mi-février du coup ça a été très rapide. Pour moi qui suis sensible, cela m’a procuré énormément de stress, mais il s’agissait de bon stress car cette pression m’a permis de faire de mon mieux pour l’exposition. Même si bien sûr, on peut toujours mieux faire.Avant qu’elle ne me propose l’événement, j’avais déjà 5 toiles, que j’avais réalisées entre septembre et novembre. Je peignais dans les parcs, mais je m’étais stoppée un peu. Du coup, lorsqu’elle m’a annoncé le musique jam, j’ai eu moins d’un mois pour me préparer.

Se mettre dans des parcs pour peindre c’est un choix original ! Pourquoi choisir cette localisation ?

En Guadeloupe j’aimais bien m’étaler dans mon jardin pour peindre ou juste être à l’extérieur. Je trouve cela très agréable. Mais quand je suis arrivée à Paris, j’étais en appartement donc la solution a été d’aller dans des parcs. C’était extrêmement intéressant car les gens s’arrêtaient, me posaient des questions, me faisaient des compliments. La rencontre avec des gens au cours du processus était vraiment intéressante et je pense réitérer l’expérience une fois qu’il fera plus beau.

Exposition « Aura 2020 »
Crédit : Gabrielle Jean-Baptiste Adolphe

Comment as-tu évolué artistiquement parlant entre ces deux expositions ?

Je pense déjà dans mon trait. Finalement, mes toiles en Guadeloupe étaient très chargées et colorées. Je tendais plus vers le pop-art, l’art naïf. Aujourd’hui j’ai des traits beaucoup plus fins, c’est beaucoup plus minimal.
J’aime bien expérimenter plusieurs styles. J’ai fait des petits formats colorés, un peu plus réalistes aussi. Je pense aussi que le thème a changé, je me suis concentrée sur l’expression que pouvait dégager le personnage. Ça a été souvent des portraits alors que pour ma première exposition il s’agissait d’animaux.
Cette évolution vient du fait que j’ai grandi, j’ai eu envie de me renouveler. Je pense que la localisation a également aidé, car finalement, le lieu dans lequel on évolue change notre perception et nos envies. Le fait d’être à Paris m’a influencée. Je suis revenue à Paris en août dernier mais j’habitais également ici de 2015 à 2017 et entre temps je suis rentrée en Guadeloupe.

Quelles furent les différences entre une exposition sur ton île d’origine et une exposition à Paris? Est-ce que ton art est perçu différemment ? 

Je dirais que non. Ce sont toujours des retours positifs mais c’est vrai qu’à Paris le public est beaucoup plus jeune et peut-être que l’avis est un peu plus mature à cause certainement de l’art qui est omniprésent.

L’année dernière tu as parlé de ton projet de te tourner vers l’univers de la mode notamment avec tes impressions sur T-Shirt. Comment évolue ce projet ?

Je suis en train de travailler sur la deuxième collection. Il me tarde encore de publier les photos du shoot de la dernière, mais j’attend encore que le projet mature vraiment. Je réfléchis beaucoup à ce que je voudrais donner au public, parce que je m’intéresse beaucoup à la poterie et j’aimerais que ma “marque” soit un peu comme un concept store où on peut trouver un peu de tout.

Peux-tu nous expliquer cette phrase de ton Instagram ? “Les artistes parlent trop”

Je le pense parce que souvent lorsqu’on regarde les interviews, les documentaires ou lorsqu’on se rend à des expositions, dans des musées, on nous bassine avec des textes de messages, de sémantiques justifiant l’oeuvre. Je pense que dans un premier temps le plus important c’est le visuel, je pense que c’est l’essence même de l’art. Finalement on n’a pas besoin de justifier tout ce que l’on produit et je pense qu’on devrait moins lire et plus regarder.

Qu’en est-il de ton expo « Aura 2020 » quel est son concept ?

Pendant longtemps j’ai été très attirée par ce concept de l’aura, des énergies, des mantras, des chakras,  qui viennent du mouvement un peu New Age. Je me suis questionnée sur l’aura et au cours de mes recherches, je me suis rendue compte que je ressentais cette chose lorsque je voyais les autres. J’ai voulu l’exprimer à travers un sentiment, une couleur, pas forcément pour que les gens s’initient à ça mais plus pour qu’ils puissent juste essayer de le ressentir.

Tu as exprimé tout ça avec différents portraits : quelles sont tes inspirations pour les portraits? Tes amis ta famille? 

J’ai fait une série. En tout il y avait 36 oeuvres avec des petites séries qui traitent du corps de la Femme en passant par l’afro à des personnes que je trouvais cool sur Instagram, à des portraits d’icônes comme Jimmy Hendrix. Toutes ces personnes m’ont inspirée. 

Est ce que du coup, tout ce que représente la Femme t’a inspirée aussi ? 

Oui bien sûr, toujours, je me suis beaucoup inspirée de statues grecques aussi. Je pense que  dans l’art la Femme est beaucoup plus représentée que l’homme sûrement parce que ce sont nos formes qui sont peut être plus arrondies. Il est important de la mettre également en avant parce qu’elle a souvent été dénigrée. Même si de nos jours on commence à voir du bon, on aperçoit une ouverture d’égalité. Il y a encore beaucoup de travail à accomplir mais je pense que ça commence. 

T’inspires-tu plus des femmes en générales ou plus de femmes noires caribéennes? 

Des Femmes noires toujours, souvent les portraits que j’ai fait en noir représentent des Femmes avec des afros  parce que je pense que le cheveux surtout l’afro représente une couronne .
Dans l’art il y a beaucoup moins de représentations de ce type, même lors de la Renaissance, il n’y a pas beaucoup de représentations de la Femme noire. Lorsque c’est fait, elle est représentée en tant que servante avec les cheveux attachés ou en tant que prostituée du coup, je trouve que c’est important de la mettre en avant comme quelqu’un faisant partie de la royauté.

Est ce que tu considères que ton art peut être un peu une façon d’exprimer ton militantisme?En quoi et est-ce qu’on peut décrire ton art comme un acte afro féministe ? 

 Oui c’est clair, mais de façon silencieuse. Je ne suis pas trop pour le militantisme agressif mais je pense que oui et c’est peut être parce que finalement l’art est une forme d’éducation et je pense que c’est un beau moyen d’exprimer ses valeurs. 

En quoi l’art a été en quelques sorte une éducation pour toi ? 

Lors de mes années lycée, j’ai pu intégrer la section arts appliqués en Guadeloupe et je pense que cette formation m’a ouvert l’esprit sur ma façon de penser. Je pense que j’ai abandonné le jugement à partir de ce moment là. L’art c’est vraiment un bon moyen de s’ouvrir au monde, et à la culture. 

Cette génération de jeunes caribéen.e.s est un bon cru entre toi, RoseCult, Axel Hegesippe et bien d’autre.  Selon toi d’où vient ce talent dans votre génération de jeunes artistes ? 

Je pense qu’on a tous une créativité plus ou moins développée, maintenant je pense que ce qui favorise le fait qu’on s’exprime maintenant est certainement dû à la mondialisation. Avec internet et les voyages on voit autre chose et on est peut être encore plus inspiré. On voit des gens qui nous ressemblent réussir et ça nous donne envie aussi de mettre notre pierre à l’édifice.

Crédit : Gabrielle Jean-Baptiste Adolphe

Peux-tu partager avec nous un endroit, une personne et une citation qui m’inspirent ?  

Pour l’endroit, la guadeloupe, la nature, les espaces tropicaux, la chaleur, la lumière, les couleurs. Je pense à mon jardin avec sa ravine qui passe plus loin. On a une cabane et souvent j’aime bien  peindre là-bas. Cet endroit est vraiment inspirant parce qu’il fait bon vivre, c’est calme, je suis à l’aise. 
Une personne: Je pense vraiment à tous les créatifs descendant.e.s noir.e.s parce que ça encourage, cela donne envie et rend fier.e. 
Pour la citation: “il suffit de le faire” tout est dit, il faut juste se lancer parce que tout est possible, donc je pense que les artistes qui réussissent, sont ceux qui se bougent le cul. 

Qu’est ce qui te fait “feel good” toi Gabrielle ?

L’Amour, tout ce qui englobe le sentiment d’amour, de complaisance, la joie, et l’abondance. 

Qu’est-ce qu’on peut te souhaiter de bon pour les prochains mois qui viennent ?

On peut me souhaiter de l’inspiration, de la réussite, des voyages, des rencontres.

Léonie Vignocan

Par souci d’inclusivité nous utilisons le pronom iels prenant en compte tous les genres.

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